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Un jour, Aline demanda à son père de l’emmener à Moontown. La Ville d’Acier commençait déjà à faire un peu démodé, à prendre un visage de grand-mère, de Tour Eiffel. Mais quel enfant résisterait au désir de monter à la Tour ? Et chez Aline, la curiosité de la femme qui naissait s’ajoutait à celle de la fillette qui n’était pas encore tout à fait morte. Les villes enterrées ne disaient rien à son imagination, elle n’avait pas envie de les connaître, pas plus que de visiter une taupinière. Mais Moontown, c’était la Tour de la Lune, le Beffroi dans la forêt vierge. Et c’était aussi le haut-lieu où travaillait son père et où se fabriquait la paix du monde.
M. Collignot accepta. Il venait de passer le dimanche à Paris. Il devait repartir le soir même pour être présent, avant l’aube, à la première séance de la pré-commission de simplification de la ponctuation dans la rédaction de la description des discussions de formation des commissions.
— Tu veux venir aussi, Paul ? demanda-t-il.
Paul, dont le cœur était devenu comme un marécage à l’idée de passer un jour ou deux sans voir Aline, fit « oui » de la tête sans oser dire un mot, tant il se sentait le gosier serré et prêt à laisser passer des sons étranges.
La cabine étanche du petit hélicoptère n’était prévue que pour deux passagers, mais chacun disposait d’un fauteuil confortable. M. Collignot s’assit dans l’un, Paul et Aline dans l’autre. M. Collignot appuya sur le bouton du départ, la porte glissa doucement, les verrous s’enclenchèrent, bloquant les joints. L’appareil était déjà au-dessus des toits. Il s’élevait à la verticale au-dessus de Paris illuminé. M. Collignot avait ouvert sa serviette et, à la lueur d’une petite lampe fixée au bras de son fauteuil et qui n’éclairait que ses genoux, il relisait ses notes. Il se proposait de suggérer au représentant de la France, aussi fermement que le lui permettait son expérience de linguiste, de défendre l’existence de la virgule. Ce signe modeste faisait partie du génie humain. Mille subtilités d’expression et une grande clarté de pensée risquaient de disparaître avec lui. En se posant en défenseur de la virgule, la France défendait la vieille civilisation occidentale, et son prestige au sein de la conférence ne pouvait que s’en voir augmenté.
Il avait passé son dimanche à préparer un dossier qu’il comptait donner au délégué français avant l’ouverture de la séance.
Aline, penchée en dehors de son siège, regardait, à travers le plancher transparent, la galette lumineuse de Paris, d’abord étendue jusqu’aux horizons, se rétrécir peu à peu, s’estomper sous une brume rose et dorée, à laquelle se superposait le mouvant entrelacs des feux de bord des appareils de toutes dimensions.
Les voyageurs de courte, petite, moyenne, longue et grande distance ne pouvaient pas dépasser l’altitude fixée à leur catégorie, respectivement mille, deux mille, trois mille, dix mille et vingt mille mètres. Les ondes directrices les tenaient accrochés à leur plafond.
Aline n’était jamais montée si haut. Elle s’enfonça dans le fauteuil en frissonnant un peu. Paul la sentit tout entière, de la cheville à l’épaule, contre lui. Bien serrée, chaude, et dure, et douce contre lui. Elle soupira et lui demanda à voix basse : « Tu as vu ? » Il murmura : «Oui. » Ce qu’il avait vu, ce n’était pas la ville en son habit de nuit, s’enfonçant vers les ténèbres à une vitesse de fusée, la ruée tourbillonnante des feux plongeant vers le sol, le désert doux des nuages, ce qu’il avait vu, c’était Aline. Il n’avait regardé qu’elle, son visage penché, tendu vers le monde quitté, ses traits ourlés d’or par le reflet de la lampe, ses yeux passionnés, si grands ouverts que toute la nuit y brillait, ses lèvres rouges entrouvertes, son front pâle au-dessus duquel il n’y avait plus que les étoiles.
Bien que l’air de la cabine fût climatisé, M. Collignot avait étendu sur les genoux des enfants une légère et chaude couverture. Lui-même sentit un peu de froid, rangea ses papiers, se couvrit et éteignit. La cabine transparente se trouva dissoute dans la nuit. Le ciel était noir. Les étoiles s’étageaient dans la densité des ténèbres, depuis celles qui semblaient possibles à cueillir de la main jusqu’à d’autres que l’on apercevait tout au fond de l’Univers. Toutes brillaient avec une pureté si nette qu’on les eût dites à l’instant jaillies de l’eau d’un torrent dans laquelle elles s’étaient lavées pendant mille siècles. On voyait la Lune bien ronde, avec un peu moins d’une moitié éclairée et le reste couleur de cendre.
Au-dessous de l’appareil ne subsistait plus rien de visible, rien dans le vide noir. Aline reporta ses regards devant elle, au-dessus d’elle, autour d’elle, parmi l’infini des mondes semés. Elle murmura : « Nous sommes dans le ciel. » Paul répéta : « Dans le ciel. »
Il touchait Aline avec tout son corps, mais retenait ses deux mains bien serrées entre ses genoux. Alors, parce qu’ils étaient au milieu des étoiles il osa dégager sa main et chercher celle d’Aline. Il la trouva, douce, détendue, posée entre la laine chaude de la robe et celle tiède de la couverture. Douce, vivante, innocente et si nue, que des larmes montèrent à ses yeux.
Aline, étonnée, se tourna vers lui. Il lui avait souvent serré, frappé, tordu les mains au cours de leurs jeux. Mais cette main blanche qui se posait et cette main blanche qui recevait, sous le secret de la couverture et de la nuit, n’étaient plus des mains d’enfant. Elle se tourna vers lui, et sur son visage éclairé par les étoiles, elle vit qu’il était prêt à mourir ou à vivre d’elle. Elle se sentit tout à coup baignée de chaleur.
Elle ferma les yeux. Elle sut combien elle était serrée contre lui. Elle se fit plus petite, lourde, pour se serrer davantage, posa sa tête sur l’épaule qui s’offrait, tourna lentement sa paume ouverte vers la main qui n’osait la prendre. Elle sentait l’épaule où elle était posée ébranlée par les battements du cœur. Elle remua la tête, un peu, pour la caresser de sa joue. Paul se pencha, posa ses lèvres sur les cheveux frais comme de l’herbe. Une larme coula le long de son nez, glissa sur les cheveux lisses, brilla d’un rayon d’étoile et se perdit. M. Collignot sommeillait. Dans un bourdonnement d’abeilles, l’appareil emportait parmi les étoiles un bonheur plus grand qu’elles. Ils ne parlaient pas, ils ne bougeaient pas, sauf pour se serrer encore davantage, ils ne savaient plus quelles étaient de leurs deux mains la sienne et l’autre, ils ne savaient plus où commençait et finissait leur propre corps, ils respiraient d’un même souffle, les battements de leur sang s’ajoutaient, s’unissaient et se désunissaient, leurs pensées n’étaient qu’une, une pensée sans mots, présence de leurs corps et de leurs esprits confondus. Ils avaient chaud, ensemble, en eux et autour d’eux. Ils étaient déracinés des jours de la Terre, arrachés d’un coup à leur enfance, à la fois bouleversés, un peu tremblants, et sûrs…
Très bas, un énorme soleil rouge se leva d’un bond sur la rive d’un nuage de pourpre. Sa lumière les enveloppa de gloire. Au-dessus d’eux, dans le ciel toujours noir, aucune étoile n’avait pâli.
— Hum ! J’ai un peu dormi, dit M. Collignot.
Aline et Paul éclatèrent de rire, d’un rire qui délivrait leur joie et scellait leur secret.
— Eh bien ! Eh bien ! dit M. Collignot. Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai ronflé ?
Aline se glissa hors de son siège, vint s’asseoir sur les genoux de son père, lui mit les bras autour du cou sans cesser de rire, l’embrassa sur le nez, sur les joues, sur le menton, sur les oreilles.
Paul, bien enfoncé dans son fauteuil, regardait Aline, comprenait vaguement que par ses baisers elle demandait pardon à son père, qu’elle aimait et qu’elle venait de quitter maintenant pour toujours. Et qu’en même temps elle le trahissait encore, car ces baisers étaient tous ceux qu’elle aurait voulu lui donner à lui, Paul.
L’appareil plongeait vers les nuages. Le soleil plongeait en même temps que lui. Il se recoucha avant que l’hélicoptère se posât sur le balcon d’atterrissage de l’appartement de M. Collignot.
De tout ce qu’ils virent dans cette journée, les deux adolescents gardèrent des souvenirs confus. Ils avaient surtout pensé à se regarder, à se toucher la main derrière le dos de M. Collignot, à se sourire. Les spectacles du monde n’avaient plus d’importance depuis qu’ils s’étaient trouvés.
Malgré tout, la visite au Civilisé Inconnu les frappa d’étonnement. La foule était admise à le contempler, tous les jours, de cinq à sept, à travers la protection d’une triple vitre, par groupes de cent personnes toutes les dix minutes.
— Chut ! dit M. Collignot à Aline, qui riait.
Lui-même prit un air recueilli, comme s’il entrait dans une église. Ils se trouvaient en réalité dans une pièce carrée, nue, grande comme une gare. Un de ses murs était de plastec incassable, transparent, épais de trente centimètres. Il dominait la perspective intérieure de Moontown. Mais la vue, pour le moment, n’allait pas plus loin que le mur. C’était en effet l’heure de la tornade. Sous ce climat, les techniciens du service du temps ne pouvaient pas empêcher la pluie de tomber au moins une heure sur douze. Mais ils choisissaient cette heure en accord avec le Conseil Supérieur de la Ville, de façon qu’elle gênât le moins possible les diverses activités de ses habitants. Un bouillonnement d’eau déchiré de vent emplissait le ciel, frappait le mur, s’y réduisait en torrent vertical, collant parfois sur la vitre une palme tordue, ou le plumage écartelé d’un grand oiseau multicolore, aussitôt emporté.
Aline, un peu frissonnante, prit la main de son père et tourna les yeux vers Paul. Celui-ci dessina de ses lèvres un baiser puis un sourire. Aline le remercia en baissant les paupières.
Les trois autres murs étaient de métal brut, couleur de sable. Dans celui qui faisait face à la vitre, s’ouvrait une haute et large porte masquée par un rideau brun-rouge qui tombait en plis de théâtre. La surface des deux autres était presque entièrement couverte par deux tapisseries de Lurçat représentant le Jour et la Nuit.
Un coup de gong moelleux retentit dans la pièce, le rideau glissa, un portier apparut, vêtu de rouge, coiffé d’un bonnet de grenadier d’Empire. Il fit un large geste du bras, invitant l’assistance à franchir la porte. Il y avait là des hommes de toutes langues, des fonctionnaires, des délégués, des habitants de Moontown, commerçants, rentiers, savants, avec leurs familles. Tous silencieux.
Aline, entraînant son père, se faufila parmi les premiers. Elle se trouva dans une salle plus grande encore que la première et désormais ne vit plus que Lui. Il était assis sur un trône d’or, en haut de douze marches de marbre blanc. Un manteau de pourpre et d’hermine brodé de mésons d’or s’agrafait autour de son cou et retombait en nobles plis jusqu’au milieu des marches, ne découvrant qu’un genou et ses avant-bras et ses mains immobiles posées sur les accoudoirs.
Les glaces qui le séparaient du public étaient légèrement bombées et leur intervalle empli d’un gaz à indice de réfraction modifié de telle sorte que l’ensemble formât une loupe derrière laquelle le Civilisé Inconnu apparaissait d’une taille gigantesque.
Il gardait l’immobilité d’un Dieu. Aucun frémissement sur ses traits, pas un geste d’un doigt. Il regardait droit devant lui, de ses yeux d’un bleu franc comme on en voit aux poupées pour petites filles riches. Un projecteur disposé derrière lui glissait de la lumière dans les boucles dorées de ses cheveux. Tous les vieillards tordus, tousseux, à la peau grise, aux jambes maigres, toutes les femmes affaissées, le regardaient en se disant que leur monde était bien fini, et que le jour où la Terre ne serait plus peuplée que de tels apollons, elle ne serait pas loin de ressembler au paradis.
Cependant un haut-parleur, à voix discrète, mettait les visiteurs au courant des derniers progrès réalisés dans l’éducation et la direction du modèle des hommes de demain. Il rappelait que le but poursuivi dans cette entreprise était de dégager et d’appliquer les règles pratiques du bonheur. Les savants de l’O.N.U., qui s’étaient joints à ceux de l’ancienne équipe, avaient donné à leurs travaux une impulsion nouvelle. Partant de ce principe que tout mouvement dit effort, dit douleur, que toute sensation dit attention, dit réaction, dit douleur, que toute fonction organique dit dérangement possible, dit maladie, dit douleur, ils avaient vidé le Civilisé de tous ses organes fragiles et les avaient remplacés par des appareils en plastec, substitué à ses os putrescibles une charpente en acier inox, à sa chair du caoutchouc Mousse, à sa peau une enveloppe de nylon, à ses nerfs des fils de platine, à son cerveau des lampes d’or.
Désormais, pour toujours immobile sur son trône, le Civilisé fixait son avenir indolore de ses yeux électriques qu’aucune larme ne viendrait plus embuer.
— Maintenant, dit le haut-parleur, je lui laisse la parole. Il va vous dire l’essentiel de sa pensée.
Aline prit à deux mains le bras de son père et se serra contre lui. Elle regardait le visage du surhomme, les cent visiteurs regardaient ce visage, voyaient un imperceptible sourire se dessiner aux coins de ses lèvres, ces lèvres s’entrouvrir sur des dents éclatantes, puis remuer…
Une voix grave, bouleversante, emplit la salle. Trois mots. Il avait dit :
— Je suis heureux…
À ces paroles succéda une cascade de trilles de rossignol. Puis le Civilisé referma ses lèvres.
— Grâce à son larynx électronique, reprit la voix du haut-parleur, le Civilisé est capable de s’expliquer non seulement avec la voix humaine, mais avec celles de tous les animaux de la création… Il peut également, sans le secours d’aucun instrument extérieur, produire les sons de la harpe, du piano, du violon, des grandes orgues, de l’ocarina, du saxophone, du piston, du triangle, séparément ou ensemble…
Les lèvres du Civilisé s’ouvrirent de nouveau.
— Je suis heureux, répéta-t-il.
Cette fois, il avait employé une voix de fillette mutine, après quoi il fit entendre un concert de clochettes carillonnantes, puis le cri du grillon, et se tut.
— La visite est terminée, dit l’homme qui avait ouvert le rideau. Messieurs, Mesdames, par ici la sortie. N’oubliez pas le guide, s’il vous plaît…
M. Collignot se dirigea vers la porte, tête basse, dans un état de grand désarroi moral. Il se sentait à la fois humilié et coupable. Il ne parvenait pas à apprécier cette béatitude. Il tenait à sa chair minable, à ses os sans grandeur, à son petit ventre, à son crâne chauve. Il aurait éprouvé beaucoup de chagrin s’il avait dû les abandonner pour les laisser remplacer par des matières plus parfaites. Malgré les coliques, les crampes, les démangeaisons, malgré la peur, malgré la mort. Evidemment, il y avait ce larynx électronique. Il arrondit les lèvres et essaya le chant du rossignol. Quelques personnes se retournèrent vers lui, le regardèrent d’un air étonné. Il rougit. Il pensa que vraiment il faisait partie d’une génération qui aurait bien du mal à s’adapter aux conditions nouvelles. Tant pis pour elle. Tant mieux peut-être pour les jeunes. Il se retourna vers Aline et Paul, qui le suivaient. Ils se tenaient par la main. Ils avançaient en souriant. Ils avaient l’air heureux… Il pensa qu’il n’y aurait pas, entre le passé qu’il représentait, lui, et l’avenir qui se préparait pour les jeunes gens, l’habituelle transition faite de modes de vie transmis de père en fils et lentement modifiés. Il y aurait passage brusque. Ceux qui ne pourraient s’adapter périraient. Il convenait de préparer du mieux possible ces âmes neuves, ces jeunes corps, aux lendemains de facilité qui les attendaient.
Il prit immédiatement sa décision. Il vit dans le désir d’Aline de venir à Moontown, dans cette visite au Civilisé Inconnu, dans les réflexions qu’elle lui avait inspirées, des signes qui lui dictaient son devoir. Ils prirent l’ascenseur, ils descendirent au deux cent soixante-troisième étage, où se trouvaient les bureaux des diverses administrations de la ville.
— Je vais vous faire inscrire au C.I.R.E.A., dit M. Collignot. C’est le Collège International de Recherches et d’Enseignement pour l’Avenir. Vous y entrerez dès demain matin.
Ce ne fut pas aussi facile qu’il le pensait. Ce collège, formé récemment par l’O.N.U., et où enseignaient les plus grands savants du monde, était ouvert en principe aux étudiants de toutes nationalités et de tous âges. Mais il était devenu, en fait, en quelques semaines, une sorte d’Oxford supérieur, réservé aux membres de l’aristocratie éternellement renouvelée, celle de l’argent. Il fallait, pour y entrer, verser à la Banque Internationale une garantie très élevée, qui devait être remboursée à la fin des études, et en cas seulement de succès aux examens de sortie.
Le comité de direction du Collège avait justifié cette mesure par la nécessité d’opérer une sélection au départ, sélection rendue nécessaire par l’afflux des demandes d’admission. La Ville d’Acier tout entière n’aurait pas suffi à loger tous les postulants. « Ceux qui ne se sentent pas sûrs d’eux ne viendront pas », disait le communiqué. On prévoyait l’admission des élèves pauvres mais méritants par le moyen de bourses. Mais il fallait le temps d’organiser les concours…
M. Collignot, malgré tout l’argent qu’il gagnait, ne disposait pas de la somme qu’on lui demanda. Mais le fait même qu’il y eût un tel obstacle à l’entrée du Collège lui confirma l’importance de son enseignement et l’affermit dans sa résolution. Pour une fois il trouva l’audace nécessaire. Il s’en fut trouver le Président de l’O.N.U., un vieillard à barbe teinte qui le connaissait bien et lui portait de l’estime, car il avait constamment recours à ses services, ne parlant que sa propre langue, à peu près oubliée du reste du monde, l’anglais non américanisé.
Il se nommait Lord J.-K.-R. Millet. Il reçut très aimablement M. Collignot, l’écouta, regarda Aline, puis Paul, regarda de nouveau Aline, prit une feuille de papier, regarda Aline, écrivit de sa propre main quelques lignes, regarda Aline, se leva, tendit le papier à M. Collignot, regarda Aline.
Aline et Paul entrèrent le soir même au C.I.R.E.A., grâce à une dispense.
Aline, mélancolique, avait embrassé son père et avait dû, quelques instants après, se séparer de Paul pour gagner le quartier des filles.
Une flèche lumineuse courant devant elle sur le mur la conduisit à son appartement. Elle fut, dès qu’elle y entra, trop émerveillée pour ne pas oublier toute tristesse. Elle disposait pour elle seule d’une chambre meublée d’un lit berceur, d’une armoire plieuse et époussiéreuse, de deux fauteuils à molémoteur et d’un poste de télécinéma ; d’une ravissante petite salle à manger à meubles de plastec rose, et où les plats cuisinés arrivaient directement sur la table par le conduit magnétique qui traversait son pied massif en forme de colonne torse ; d’un cabinet de travail en relation directe par conduit pneumatique avec la bibliothèque du Collège, et enfin d’une salle de bains dans la baignoire de laquelle elle pouvait faire couler à volonté l’eau de mer, de source, de fleuve, de lac de montagne ou de ruisseau de prairie.
Elle regarda tout, essaya tout, se fit livrer une assiettée de pommes frites, un œuf à la coque et une orange, puis un tournedos, parce qu’après le moka elle avait encore faim.
Elle avait, jusqu’à dix heures du soir, le droit d’aller et venir partout où elle voulait, mais elle n’éprouvait aucune envie d’en profiter. Elle entra dans sa chambre et fit le tour de la pièce, blottie dans un fauteuil qui, lorsqu’elle ne le conduisait pas de la voix ou de la pression de la main, tournait tout seul autour des obstacles et s’arrêtait devant les murs. Quand elle eut ainsi joué pendant quelques minutes, elle trouva qu’elle était bien seule et commença de s’ennuyer. Elle se coucha, se fit bercer doucement, mais cela l’empêchait de dormir. Elle arrêta lentement le balancement du lit, eut envie de voir un film, puis y renonça, appuya sur le bouton qui commandait l’ouverture des rideaux. En face d’elle, le mur transparent s’emplit de millions d’étoiles. Elle ferma les yeux, tourna la tête de côté, cherchant une joue, une épaule, murmura « Paul » et d’un seul coup, comme lorsqu’elle avait trois ans, s’endormit, un doigt dans la bouche.